14.05.2009 par Henriette Kumakana

À Kananga, chef lieu de la province du Kasaï Occidental, les femmes sont de plus en plus nombreuses à traduire leur mari en justice lorsqu’elles s’estiment lésées. C’est le résultat des actions menées pour le respect des droits et contre les violences faites aux femmes.

"J’élève seule les enfants depuis plus de 5 ans. J’ai le droit de recevoir le salaire de leur père pour leur survie et leur éducation. Que la justice tranche pour lui rappeler ses devoirs et mes droits", affirmait en avril dernier une femme qui venait de porter plainte contre son mari au tribunal de paix (Tripaix) de Kananga, au Kasaï occidental, au centre de la RD Congo. Selon Gilbert Mulumba, greffier principal, il était rare, naguère, que les femmes accusent ainsi leurs maris en justice.
C’est depuis 2007 que le nombre de plaintes a augmenté pour atteindre 5 à 6 par mois alors qu’il fallait plusieurs mois, dans le temps, pour en avoir autant. C’est le résultat d’actions de sensibilisation menées pour la défense des droits humains et la lutte contre les violences. La division provinciale Genre, familles et enfants est totalement engagée dans cette dynamique, appuyant des structures qui mènent à leur tour des actions de sensibilisation pour encourager les femmes à connaître et défendre leurs droits. Selon Innocent Mbumba, président de Ligue de la Zone Afrique pour la Défense de Droits des Enfants et des Femmes, le progrès à Kananga s’explique par l’intensification des actions menées, tandis qu’à l’intérieur de la province, le manque de moyens et le poids des coutumes, plus lourd qu’en ville, constituent des freins. La clinique juridique de cette Ligue a accompagné 18 femmes en justice en 2008 et déjà 7 depuis le début de l’année, précise Innocent Mbumba.

Résultat encourageant
VK, une jeune femme enceinte qui a porté plainte contre son mari, explique timidement: "Je connais mes droits suite aux actions menées dans les églises, dans le quartier et par les médias. Je l’ai accusé par amour pour qu’il s’amende." Elle précise que son mari la frappe pour qu’elle avoue être une sorcière et qu’elle reconnaisse son infidélité. Il l’oblige à s’habiller à la mode, sans jamais, pour autant, lui acheter de vêtements. Le mari ainsi accusé admet qu’une femme a le droit de traîner son époux en justice, mais seulement pour des cas frappants comme l’abandon du foyer ou la privation de pensions alimentaires.
Les activistes des droits humains et les structures locales et internationales impliquées en matière de droits se félicitent du résultat obtenu. Chantal Bakambila, chef de division intérimaire de Genre, famille et enfants, explique que la connaissance des droits des femmes par celles-ci et par les hommes est déjà un grand pas en avant : "Ils disent comprendre et respecter les droits de leurs conjointes mais demandent qu’elles ne confondent pas liberté et libertinage". Pour Joséphine Bitota, doyenne de la faculté de droit à l’Université de Kananga (UKA), en effet, "Nous sommes dans un pays régi par des lois qui doivent être appliquées". La hausse des actions en justice a aussi un effet indirect, selon Paul Loma, préposé à l’État civil de la commune de Katoka : elle accroît l’enregistrement de mariages à l’État civil, puisqu’un certificat de mariage est exigé pour aller en justice. On compte actuellement trois fois plus d’enregistrements par mois qu’avant.

La justice corrige
Les femmes qui accusent leurs époux sont pourtant mal vues. Les gens préfèrent des arrangements à l’église ou selon les traditions, afin de préserver l’intimité, la cohabitation, les croyances et les coutumes. Certains n’optent donc pour la justice qu’en cas d’échec de ces médiations. Comme cette travailleuse qui dit connaître ses droits, mais s’abstient de recourir à la justice de peur qu’une malédiction ne tombe sur ses enfants. Son conjoint, dit-elle, gagne plus de 200 $ par mois, mais lui en envoie seulement 10 depuis qu’il a une autre femme, mère d’un enfant, tandis qu’elle en a sept. "Je ne cherche pas la vengeance. Je conscientise mon mari pour qu’il revienne à la raison. En cas d’échec, j’irai en justice."
Selon le greffier du Tripaix, les difficultés viennent souvent des belles-familles et des Églises qui lancent des prophéties et ont recours à la parole de Dieu pour faire prier ces femmes toute la journée. Francy Mbombola, pasteur du Rhema, une Église de réveil, s’en défend, mais dit privilégier l’éducation : "Les études, dit-il, favorisent l’équilibre conjugal car une famille instruite connaît les droits et évite le pire." De son coté, José Muboyayi, secrétaire provincial des autorités traditionnelles, favorise la palabre qui "punit et arrange des situations apparemment insolubles, pour éviter des perturbations pires et arriver à un terrain d’entente".
La doyenne de l’UKA, qui opte pour la justice, rétorque cependant qu’invoquer l’argument de la paix sociale revient à minimiser les blessures des victimes. La justice est là pour corriger. Mieux vaut vivre seule qu’être mal mariée, conclut-elle. De nombreux juristes et des partisans de la médiation, estiment cependant, à l’inverse, que porter plainte est parfois un moindre mal, mais toujours le signe d’un échec.

Source: Lire l'article sur le site de Syfia Grands Lacs, Agence de Presse couvrant la RDC, le Rwanda et le Burundi.