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Souhayr Belhassen, présidente de la FIDH

Le 8 mars, les organisations de femmes africaines ont lancé une vaste campagne visant à inciter les États à « ratifier et respecter » la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes (Cedef). Cette année, le plus important des textes internationaux relatifs aux droits des femmes fête en effet ses 30 ans. Et les femmes africaines ont bien l’intention de saisir cette occasion pour interpeller leurs dirigeants.

Jamais un texte aussi méconnu n’a eu autant d’implications au niveau local, en particulier sur le continent. Des centaines d’organisations s’appuient quotidiennement sur la Cedef pour dénoncer les carcans législatifs et sociétaux qui pèsent sur les femmes. Grâce au soutien de deux Prix Nobel de la paix, Shirin Ebadi et Desmond Tutu, ainsi qu’à l’appui de la FIDH et de cinq organisations régionales africaines luttant pour les droits de l’homme, de multiples actions de terrain seront entreprises durant les deux prochaines années. Marches, défilés, conférences de presse, caravanes, sensibilisation de lycéens et de collégiens, ateliers, pétitions et même propositions de loi pour des quotas de femmes dans les assemblées législatives… Une quarantaine de pays africains s’apprêtent désormais à vivre au rythme d’une mobilisation renforcée.

Il était temps. Car si la plupart des pays africains ont ratifié la Cedef, il s’agissait manifestement de faire bonne figure, notamment auprès de certains bailleurs internationaux. Pour preuve, beaucoup d’États du continent n’ont pas pris la peine de la faire respecter, ou émettent de telles réserves – notamment sur l’héritage, le mariage, ou le divorce – qu’elle se trouve vidée de tout son sens. Or elle concerne directement le respect et la protection de la dignité humaine des femmes.

Outre les atteintes intolérables à leur intégrité physique – traditionnelles comme les mutilations génitales, ou plus récentes comme les viols systématiques utilisés comme arme de guerre –, les inégalités devant la loi sont encore le lot quotidien de millions de femmes et de jeunes filles africaines. Le fait qu’elles soient souvent considérées comme le pilier économique et social de la famille ne les place pas à l’abri de toutes les formes de discriminations, bien au contraire…

Certes, des combats ont d’ores et déjà abouti dans certains pays, comme le Sénégal et le Burkina Faso, à une réelle prise de conscience et à un abandon progressif des mutilations génitales féminines. Au Bénin, la loi a été modifiée dans un sens plus favorable aux femmes. Au Mali, un nouveau code de la famille, moins discriminatoire, est en voie d’adoption par les députés. Mais ces avancées sont encore bien timides, et les inégalités en matière de droits des femmes demeurent criantes. De fait, seuls deux États du continent, le Cap-Vert et l’Afrique du Sud, peuvent se prévaloir d’une législation entérinant une véritable égalité entre les sexes.

N’oublions pas non plus que l’Union africaine vient de placer à sa tête, pour un an, le « Guide » libyen Mouammar Kaddafi, peu connu pour ses positions progressistes dans le domaine des droits de l’homme. Le « roi des rois traditionnels d’Afrique », comme il aime désormais se faire appeler, n’incitera certainement pas les autres chefs d’État à faire respecter la Cedef, du moins si l’on en juge par les réserves qu’il a lui-même fait poser à ce texte au nom du respect de la charia.

On le voit, le chemin est encore long avant que la situation des Africaines ne s’améliore durablement. Il faudra beaucoup de détermination de la part des sociétés civiles pour arriver à sensibiliser les dirigeants du continent au problème du respect des droits des femmes. C’est le sens de la campagne qui a été lancée lors de la Journée internationale du 8 mars. Les femmes africaines savent qu’elles n’obtiendront rien sans combattre. Et notre devoir à tous – hommes ou femmes – est plus que jamais de les y aider.

Tribune publiée dans la page "Forum" de l'hebdomadaire Jeune Afrique daté du 10 mars 2009